Introduction
Je n'ai malheureusement pas eu l'occasion de vivre
moi-même ces instants magiques, où la famille se rassemblaient avec quelques
voisins auprès d'un bon feu, pour passer la soirée. Je ne peux donc qu'essayer
de l'imaginer, d'après les rares descriptions qu'en ont fait mes proches. Que
le prétexte soit une partie de cartes ou de petits travaux manuels - bien que
cela puisse nous sembler idiot de nos jours, où les loisirs sont rois, quand vous
n'arrêtez jamais de travailler,
ne rien faire revient à perdre son temps. Or, à l'époque, on ne savait pas perdre
grand chose ! - l'idée était d'occuper les longues et sombres soirées d'hiver,
tout en
passant un bon moment ensemble.
Du coup, l'instant était propice à tous ces petits échanges qui soudent les communautés,
et les discussions allaient bon train, même si certains sujets ne devaient pas
être abordés [ma mère m'a rapporté que les hommes se taisaient
dès qu'on les interrogeait sur la première
guerre mondiale]. Comme les plus jeunes n'avaient pas encore de télévision - et que les
autres pièces n'étaient pas chauffées ! - ceux qui étaient en âge de veiller
prenaient plaisir à écouter les discussions "des grands".
Évidemment, si vous lisez ces quelques lignes, c'est que vous avez dépassé
cet âge là, mais je vous invite quand même, en toute simplicité, à prendre part
à l'auditoire de cette veillée, ou à prendre la parole si vous le désirez [contactez-nous !
].
Permettez-moi, maintenant, de vous transmettre quelques uns des souvenirs que mon père a pris la
peine de communiquer à ses descendants, au travers de ses écrits...
Le groupe familiale
Le 18 septembre 1922, dans une maison du Hoimbach à Lièpvre,
naissait le petit Joseph, adoré de ses parents. D'abord, parce qu'il était le premier enfant, ensuite
parce que c'était un garçon.
Bien que cela fasse déjà quelques années que je n'y sois pas retourné, ce
petit village d'Alsace situé entre Sélestat, dans la plaine, et Sainte Marie
aux mines, sur le versant est des Vosges, a su garder son charme d'antan. La
maison de mon grand-père existe toujours, au pied du Chalmont, même si, bien
évidemment, d'autres constructions l'ont rejoint...
Mes premiers souvenirs doivent remonter aux alentours de mes
cinq ans [1927]. Dans notre nouvelle habitation en cours de construction, certains travaux restaient à
terminer.[...] Dans la petite cour derrière la maison, se trouvaient deux ou trois tuyaux de ciment,
en attente pour l'écoulement des eaux usées de la cuisine, calés sur la pente par un coin en bois.
J'eus la satisfaction de les faire rouler l'un après l'autre, après avoir ôté la cale qui les
retenait. Je me suis ainsi amusé jusqu'à ce que l'un d'eux se casse brusquement.
Je les ai très vite remis en place, espérant éviter les reproches, mais le coupable fut rapidement découvert
et le maçon me promit d'une voix terrible qu'il allait me mettre la tête entre les deux oreilles quand il
m'attraperait. Je suis allé me réfugier sous la table de l'atelier [Mon grand-père était tailleur]
en tirant le rideau derrière moi. Je craignais moins mon père que lui, et la menace de "la tête
entre les deux oreilles" m'effraya longtemps. Quand je le rencontrais parfois au village,
je me sauvais en courant.
Bien, qu'au départ, ce sont des raisons purement matérielles - l'immobilier
est pratiquement toujours moins cher en milieu rural - qui nous ont fait
atterrir dans ce petit village que nous avons fait nôtre, avec le recul, c'est
ce genre d'anecdote qui me fait le plus chérir ce mode de vie. Dans mon village,
nous sommes encore suffisamment peu nombreux pour que tout le monde arrive à se
connaître. Bien qu'un citadin puisse avoir du mal à apprécier la perte de liberté que
cela semble entraîner, j'y vois pour ma part la seule raison de notre tranquillité.
Même s'il est clair qu'il y aura toujours forcément des différents entre les habitants,
le regard des autres vaut bien toutes les polices de proximité. Je peux donc
laisser mes enfants faire de la luge dans le pré de Jeannot sans craintes, si
ceux-ci avaient un accident, ou s'ils se mettaient à faire des bêtises, nous
en serions rapidement informés. Et ce sentiment de reconnaissance communautaire
me semble des plus précieux, surtout que j'estime qu'il n'y a pas plus
de commérage dans mon village que dans ma famille ;-) !
Notre maison était séparée en deux parties égales par un couloir dallé :
D'un côté se trouvaient la cuisine et l'atelier donnant sur la rue, de l'autre la chambre à coucher de mes
parents et celle où vivait ma grand mère. Grand maman m'adorait et quand le petit Joseph pleurait tout seul
dans le couloir après avoir été puni, mes sanglots la tiraient de sa chambre, elle m'appelait et je restais
avec elle. Pour me consoler, elle m'offrait du sucre candi et des figues sèches enfilées sur une ficelle.
Merveilleux souvenirs !
Elle allait souvent ramasser du bois mort en forêt, sans doute pour participer à sa manière aux frais communs,
et au retour traînait ses fagots sur son dos, toute en sueur. Un jour d'été, j'ai été réveillé par des coups sourds
dans une porte et des éclats de voix. Brusquement inquiet, j'ai compris que c'était ma grand-mère déjà prête à partir.
Devant la porte fermée à double tour, elle s'insurgeait que mon père ne la laissât pas sortir si tôt:
c'était cinq heures du matin...
Durant ses dernières années, nous lui préparions ses repas car elle ne s'en
occupait plus. Je revois encore papa lui amenant ses assiettes dans sa chambre, car elle voulait manger seule.
Elle nous a quittés à l'âge de 84 ans et je l'ai bien pleurée.
Pas facile de juger des contraintes qu'imposait l'hébergement des aieux,
mais il est toujours surprenant de constater que l'accès à un meilleur niveau
de vie ne semble pas favoriser les rapports humains...
Quoi qu'il en soit, je glisse ici un texte de Jean-Louis Hussonnois,
qui a bien voulut se joindre à nous pour partager ses souvenirs.
Le médecin est au prise quotidiennement avec un ennemi toujours vainqueur :
la mort.
Cette réalité le distingue un peu des autres à un moment où notre société se décale de plus en plus par rapport à
ce phénomène naturel. Le décalage est physique, géographique, sensuel.
Les temps ou l’on naissait et mourrait chez soi sont révolus. Il y a 50 ans, même beaucoup moins en milieu rural,
lorsque la mort surprenait à l’hôpital, les familles se prêtaient à toutes les contorsions pour ramener le mort
chez lui. C’est l’inverse actuellement.
Des raisons objectives plaident en faveur de ces nouveaux comportements : un habitat de plus en plus exigu, souvent
collectif, la dispersion familiale.
Mais il y a d’autres raisons, moins objectives. Le désir d’évacuer au plus vite.
J’ai le souvenir, enfant, des « visites » aux morts de la famille des proches ou même du
village. Rien de morbide dans ces démarches, aucune curiosité anormale, simplement l’accomplissement d’une
politesse, d’un geste social naturel.
Après quelques mots convenus aux plus proches, quelques embrassades
« humides », l’épouse, le mari, parfois la mère prononçait les mots rituels : « venez donc le(la) voir ».
Sans attendre réponse nous étions guidés vers la chambre aux volets clos. Là régnait un calme absolu, ouaté sombre.
Parfois seule une lame de parquet faisait entendre sa fatigue par un craquement discret. L’atmosphère embaumait
la fadeur amidonnée et la cire.
Il y a un bruit que j’entends encore : celui assourdissant de l’eau bénite, largement aspergée sur les draps
amidonnés. Il ou elle est là, dans des habits neufs, les mains croisées soigneusement sur un drap immaculé.
Sérénité.
On approche à pas feutrés pour ne pas réveiller, un signe de croix, une aspersion, un arrêt méditatif court.
D’autres attendent.
Retour ébloui.
Serrement de mains de ceux qui arrivent. Retour au bruit et à l’agitation.
Jean-Louis Hussonnois
Jeux d'enfant
Parmi mes amusements préférés, il en est un qui me plaisait particulièrement. Je le pratiquais
sur le chemin en légère pente devant la maison, après une période de pluie. Je n'étais pas toujours seul, une voisine
de mon âge aimait me retrouver. Dans les petites rigoles provoquées par les roues des voitures, coulait pendant
un certain temps un filet d'eau continu. Et l'on s'amusait à faire un barrage avec de la terre pour constituer
un minuscule lac. Pendant qu'il se remplissait, on en faisait vite un autre un peu plus bas qui, parfois, était
emporté du premier coup par la vague de l'amont. On avait plusieurs barrages l'un après l'autre et l'on continuait
ce jeu jusqu'à ce qu'un char ou une voiture passe et anéantisse nos efforts.
Tous les enfants aiment travailler dans la boue et les parents qui nous sortent de là, ne se doutent pas du plaisir
qu'ils nous privent. Mon autre voisin, Bernard, ne connaissait pas le bonheur de ces jeux, on lui interdisait de
sortir par ces temps. Je me rends compte maintenant que j'étais finalement plus libre que lui. Je n'avais pas ses
nombreux jouets que j'enviais en secret, mais la liberté dont je jouissais pour rôder a ma guise au village,
dans les rivières ou dans les bois, n'avait pas de prix. Ces sortes de barrages, on les appelait des
« tinchats » dans le patois local.
De nos jours, les parents modernes ne peuvent même pas imaginer élever leurs
enfants loin des villes. Rendez-vous compte : que vont-ils pouvoir faire,
comment s'épanouiront-ils loin des ces lieux où l'on trouve tant d'activités
pour eux ?
Il est clair qu'ils ont déjà oublié que si les cités font tant d'effort pour occuper
les enfants (et les parents), c'est parce qu'on s'y ennuie ! Évidemment, quand il
faut monter toute une expédition pour réussir à atteindre un endroit suffisamment
protégé pour que son enfant puisse faire du vélo, ou jouer dans un bac à sable
(inaccessible aux dégradations des plus grands ou de nos amis les bêtes), on
a vite fait de préférer équiper sa chambre d'une télé !
Pourtant, un espace naturel offre bien des possibilités...
Nous possédions une dizaine de poules qui dormaient la nuit dans un local de la cave.
Pour accéder au perchoir un peu en contrebas, elles passaient sur une planche inclinée. J'aimais faire des farces,
par exemple en me cachant au dessous et quand une poule s'avançait, je la retenais par une patte je la lâchais
tout de suite car elle se débattait en criant. Puis, j'ai trouvé mieux encore : J'ai lavé et savonné la planche.
Là, c'était le spectacle garanti ! Elles arrivaient calmement, puis glissaient immanquablement jusqu'au bout en
caquetant éperdument, maintenant l'équilibre en battant dés ailes Mais elles étaient si troublées quelles
remontaient aussitôt pour s'en aller et dérapaient encore. Je me suis bien marré. Bien sûr, j'enlevais le savon
après quelques instants afin qu'elles reviennent pondre.
La Lièpvrette, cette modeste rivière qui traverse le village, recelait de nombreux poissons. Dans un de ses bras
qui prenait naissance dans le fond de la vallée de Rombach-le-Franc, nous trouvions même des truites. La pêche,
bien sûr en était interdite sans permis et la maréchaussée était omniprésente mais nous, les gosses, on
s'encourageait et après nous être déchaussés, j'étais heureux de ramener des poissons à maman qui nous en faisait
une délicieuse friture. Papa me racontait alors qu'il allait lui aussi pêcher à 12 ans. Un jour, avec son copain,
ils avaient décidé de se faire une friture eux-mêmes sans en avertir les parents. Quand ils en eurent pris
suffisamment, ils les ont cuits mais ils furent déçus : ils ne savaient pas qu'il fallait d'abord les écailler et
les vider, ils les ont fait cuire tels quels, sans les ouvrir. Leur friture était tout bonnement immangeable.
Chaque printemps nous guettions les premières fleurs à éclore dans les prés. Dans les terrains humides de La
Vancelle c'était un véritable tapis jaune de primevères (qu'on nommait chez nous les "clés du ciel"), et on
voyait les soirs après les classes des groupes de jeunes excités qui passaient en courant devant chez, nous pour
aller en cueillir. Je n'avais qu'à me joindre à eux, nous en ramenions d'odorants bouquets. J'avais repéré dans un
autre endroit une a tache a de violettes vers des ronces au pied d'un vieux mur. N'en parlant à personne, j'allais
en cueillir des bouquets divinement parfumés qui enchantaient mes parents. Et parmi les bois dans un endroit
éclairci par une récente coupe, poussaient aussi de nombreuses fraises. Après la classe du soir c'était un défilé
de gamins bavards sur notre chemin, chacun avec son petit chaudron à la main. De ma position privilégiée, d'où je
pouvais las surveiller, je les suivais pour en ramasser avec eux. Et en juillet c'était la même chose, mais cette
fois pour aller aux a brimbelles » (myrtilles). Les jeudis et les dimanches, jeunes et moins jeunes peuplaient les
pinèdes et quand on croisait un copain, on comparait nos récoltes et on se donnait des tuyaux sur les meilleurs
endroits. Souvent, papa nous accompagnait, ma soeur Julienne et moi. Les journées étaient alors plus longues et
lassantes. Nous remplissions pour commencer un petit seau léger pouvant contenir environ cinq litres. Une fois
qu'il était plein, nous le couvrions d'un morceau de toile blanche et nous continuions à grappiller dans les
alentours en laissant à Julienne la tâche de le surveiller. Mieux valait se garantir contre toute intrusion
étrangère. Une fois, revenant à notre point d'attache, nous trouvâmes Julienne à son poste, tranquillement assise
sur le seau, se reposant en toute quiétude. Bien sûr, elle n'était pas lourde mais elle a tout de même aplati les
premiers fruits. Maman nous faisait des confitures en quantité sans compter les fruits du jardin. Ce que nous
apprécions aussi, c'était de mêler les myrtilles à de la pâte à beignets ; on se régalait à satiété, je doute que
vous connaissiez cette recette.
Les soirs du 14 juillet, la retraite aux flambeaux rassemblait toute la marmaille du pays, sauf les filles retenues
par leurs mères. La musique défilait en tête, l'air martial, puis suivaient en criant de joie ceux qui avaient eu
la veine d'obtenir un flambeau : Il n'y en avait pas pour tous, seuls les débrouillards en profitaient. Après le
tour du village, nous devions éteindre les torches avant de rentrer dans la nuit; c'était le travail des grands
qui étouffaient les flammes sous leurs souliers et nous partions avec nos bâtons encore fumants. J'avais remarqué
que, sans la moindre flamme, les braises reprenaient vigueur en faisant tournoyer le flambeau. La première fois que
je réussis ainsi à rallumer le mien, je pris peur et j'étouffais les flammes en les frottant par terre. Puis,
rassuré, je refis la même manoeuvre un peu plus loin et c'est avec fierté, la torche allumée que je suis arrivé
devant la maison.
Les hivers aussi avaient leurs charmes. La neige autorisait les descentes folles sur les prés pentus, mais nous
avions à un attire endroit un terrain idéal qui attirait les enfants d'une partie du village. C'était un banal
chemin creux désagréablement mouillé toute l'aimée par un ruissellement d'eau continu provenant d'infiltrations
souterraines. Mais de longues périodes de gel intense permettaient la formation d'une épaisseur de glace solide
sur toute la largeur de ce chemin et sur au moins 60 à 80 mètres de longueur. C'était devenu le point de
rassemblement des gosses intrépides qui se retrouvaient là, se suivant à la queue-leu-leu en montant par le pré
bordant ce chemin pour redescendre à toute vitesse sur la glace. Les plus hardis, ceux qui ne craignaient pas
d'abîmer leurs sabots pour diriger la luge, osaient se lancer à plat-ventre. Une fois, mon ami JeanPaul qui était
en général plus timoré dans ses actions, se paya le luxe de les imiter et ça n'a pas traîné : II accrocha le talus
au passage sur lequel il se rabota le nez et rentra chez lui en pleurant.
TM.
La dernière révision de cet article date du 01/04/05. Si vous souhaitez inciter son auteur à le poursuivre,
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Né au début des années 60, je suis l'archétype même du fruit de la société
moderne. Arrivé sur le tard, mon annonce à convaincu mes parents qu'il était
temps d'abandonner la petite épicerie de village, et d'accéder au confort
des cités nouvelles. J'y ai donc certainement gagné des bains chauds et
des soirées télé, ainsi que le réflexe d'ignorer mes voisins...
Par contre, il est clair que mes souvenirs d'horizons n'ont duré que le temps
que la ferme - où s'était implantée notre barre d'immeubles - disparaisse pour
laisser la place à un peu plus de modernisme. J'en ai quand même gardé quelques
images d'excursions valeureuses au milieu des vaches, parfois écourtées par
l'apparition d'un fermier gesticulant, qui ne devait guère apprécier la
fin de son époque. Pour le reste, mes souvenirs de parkings ou de cages d'escalier
ne m'inspirent que des sentiments douteux, sur lesquels je ne m'étendrais pas.
À part mon souhait profond de faire partager au plus grand nombre une certaine
vision de la ruralité, je suis loin d'être le mieux placé pour animer une telle
rubrique. Celle-ci ferait même certainement encore parti des innombrables projets
qui m'habitent, s'il n'y avait eu notre soirée avec Florence et Bruno.
Le moins que l'on puisse dire, c'est que ce dernier est du terroir. Il fait
parti des personnes, si rares maintenant, qui croisent leurs souvenirs d'enfance
tout au long de la journée. Discuter avec lui revient à mettre des noms et des
histoires sur des paysages que l'automobiliste n'a même pas le temps d'apercevoir....
Mon espoir était donc grand de faire progresser ma quête laborieuse de personnes
susceptibles de nous démontrer que la vie a existé avant l'avènement du Produit
Intérieur Brut (PIB). Quelle ne fut ma surprise de comprendre, au fil de notre
discussion, qu'il estimait que seul un œil extérieur - comme celui d'un néorural
(citadin cherchant à s'intégrer au milieu rural) - saurait relever les particularités
d'un comportement quotidien.
Bien que je n'ai pas perdu tout espoir d'être un jour épaulé dans mon travail
rédactionel, cette soirée m'a quand même convaincu que la meilleure solution
consistait à la rédiger moi même. Je vais donc essayer de vous faire partager
les souvenirs de mes proches, en espérant que ma transcription n'affadira pas
ces instants uniques ressurgis du passé...
TM, le 14/03/05.