La vérité est ailleurs
[08/05/05]
Préambule
Soyons clair : mon jeune âge (la quarantaine au moment où j'ai commencé à écrire ces lignes),
couplé à ma formation scientifique, ne fait pas de moi un spécialiste de la
question sociale. Il ne faut donc voir, dans mes propos, que le résultat des
réflexions d'un père de famille qui s'interroge sur l'orientation à donner à
sa vie, dans une société qui ne semble pas en avoir. Le seul privilège que je
me permettrais d'avancer, mais qui a quand même son importance, est celui d'être
heureux...
Car ce qu'il y a de remarquable dans notre société moderne, c'est que malgré
tous les avantages qu'elle nous procure, nous vivons en permanence avec un sentiment
d'insatisfaction, voir de frustration. À un point tel qu'il n'est plus possible
d'avoir une discussion à bâtons-rompus, sans que votre interlocuteur ne se désole
de quelque chose. Et si vous orientez la conversation sur les vacances, sujet
on ne peut plus réjouissant, on a l'impression que ce sont les seuls moments
qui méritent d'être vécus. À croire que notre vie quotidienne est devenue tellement
rebutante, qu'il faille la fuir régulièrement pour la supporter.
Le paradoxe
Pourtant, quand on essaye de faire un point objectif sur l'état de nos acquis,
on ne peut que constater que ceux-ci n'ont jamais été aussi important. En effet,
si nous revenons à nos fondamentaux, il est dans la nature des choses que chaque
être humain gagne sa nourriture à la sueur de son front.
Nos ancêtres ont donc, depuis la nuit des temps, travaillé quotidiennement
pour satisfaire leurs besoins immédiat, sans parvenir réellement à se mettre
à l'abri des mauvais jours. Réussir à travailler moins est donc une indication
importante de l'amélioration de notre condition.
Or, notre temps de travail s'est énormément réduit ces dernières générations
! S'il a été stable pendant des siècles, à tel point qu'il ne venait à personne
l'idée de le quantifier, la révolution industrielle (XIXième siècle) a modifié
de façon radicale notre façon de vivre. En effet, c'est avec elle qu'est née
la notion d'horaires de travail (les ouvriers ont moins de contraintes
liées aux conditions météorologiques), qui étaient approximativement de 12 à 14 heures
par jour, 6 jours sur 7, au début des années 1800.
À cette époque, les choses évoluent peu puisqu'il faut attendre 1900 pour
qu'une loi limitant la journée de travail à 10 heures soit promulguée (les semaines
comptent toujours 6 jours travaillés). C'est même seulement en 1906 que le repos
dominical entre dans les textes, et il faut attendre 1936 pour que 2 semaines
de congés soient accordées.
Si nous faisons une rapide comparaison, un ouvrier de 1900 travaillait donc
313 jours par an (365 jours - 52 dimanches), soit 3130 heures, alors qu'aujourd'hui
nous en sommes à 1645 heures (52 semaines - 5 semaines de congés, à 35 heures),
soit pratiquement la moitié !
Toujours dans l'optique de quantifier nos avantages acquis, on peut aussi
s'amuser à comparer notre espérance de vie. Or, celle-ci est passée de 40 à
74 ans (pour les hommes) en à peu près un siècle, ce qui montre bien l'évolution
de ce que j'appelle notre "qualité de vie". Pour information, l'espérance
de vie au Bangladesh était de 57 ans en 1988.
Dans le même esprit de comparaison que précédemment, comme nous vivons 2
fois plus longtemps en travaillant 2 fois moins, nous devons forcément avoir
un peu plus de loisirs qu'eux...
[pour être tout à fait
précis, si un "ancien" travaillait 26 ans - on suppose qu'il commence
à travailler à 14 ans et décéde à 40 - il travaillait donc 81 380 heures,
ce que nous n'atteindrons même pas avec 40 ans à 35 heures, qui ne représentent
que 65 800 heures !]
Pour finir, mais là cela devient plus technique et donc plus sujet à discussion,
on peut comparer notre PNB par habitant (le PNB, Produit National Brut représente
"la richesse" de notre pays et donc, par extrapolation, de ses habitants).
Bien que la notion de richesse soit toujours très subjective, on peut quand
même constater que, de nos jours, pratiquement chaque famille (ce qui représente
au minimum 2 personnes) possède une voiture, ce qui était loin d'être le cas
en 1950.
Tableau 1 : Evolution du PNB par
habitant dans les pays les plus riches (en dollars)
|
|
1950
|
1970
|
1990
|
|
États-Unis
|
2410
|
3600
|
5010
|
|
Allemagne
|
990
|
2700
|
3620
|
|
France
|
1060
|
2500
|
3440
|
|
Royaume-Uni
|
1400
|
2220
|
3230
|
|
Japon
|
410
|
2130
|
3360
|
Tableau 2 : Nombre de voitures pour
1000 habitants dans les pays les plus riches
|
|
1950
|
1970
|
1990
|
|
États-Unis
|
264
|
436
|
504
|
|
Allemagne
|
13
|
223
|
485
|
|
France
|
36
|
254
|
415
|
|
Royaume-Uni
|
46
|
210
|
373
|
|
Japon
|
0,3
|
85
|
283
|
Sans vouloir se noyer dans des chiffres qui ne sont là que pour donner des
repères, on ne peut que constater que nos progrès de vie ont été exceptionnels sur
les 4 dernières générations. Nous voilà donc face à une grande interrogation : pourquoi notre
bonheur n'a pas suivi la même évolution ?
Certains me rétorqueront que tout ne va pas pour le mieux dans le meilleur
des mondes, que nous sommes en pleine récession, qu'il y a des millions de chômeurs,
que nos retraites sont remisent en cause et que rien ne laisse prévoir une embellie.
Et je suis tout à fait d'accord avec eux ! Il serait même facile de rajouter
à ces problèmes purement occidentaux, tous ceux qui touchent le reste de la
population du globe, et pour être tout à fait complet, finir avec ceux qui vont
s'abattre sur notre planète sans distinction géopolitique.
S'il est évident que nous ne vivons encore pas dans un monde parfait, et
je milite même activement pour les causes qui me semblent les plus urgentes,
mon propos actuel n'est pas là. Sans pour autant vouloir occulter tous ces problèmes,
j'aimerais déjà comprendre pourquoi tous ceux qui bénéficient des incroyables avancées
que j'ai cité, ne sont pas heureux.
Les méfaits d'une société de consommation.
Si je poursuis ma réflexion, mon interrogation suivante sera donc : pourquoi
ne sommes nous pas heureux ? À la base, il était clair que de ne pas avoir d'abri, ou être malade, ne nous
permettait pas d'atteindre le bonheur. Pourtant, avoir un logement et pouvoir se soigner ne nous y
pas amené non plus...
Le plus paradoxal, c'est que notre sentiment d'insatisfaction grandit en
même temps que notre confort ! Cependant, tout semble idyllique. Pour ne parler
que de ma génération (et, par extension, des suivantes), notre santé est hyper-protégée
dès notre naissance : maternité, vaccination, médecin de famille, médicaments...
Nous ne subissons ni le froid, ni la faim, et nous utilisons tellement d'eau pour
nos simples besoins corporels, que s'en est insultant vis à vis de ceux qui
n'ont pas notre chance. Nos besoins primaires sont donc largement couverts,
et nous avons encore suffisamment de ressources pour crouler sous les divertissements
!
Malgré tout, ceux-ci ne nous rendent pas heureux...
[Sœur Emmanuelle - "Vivre, à quoi ça sert ?" (Flammarion)]
L'écume ou l'éternité
(Quid est hoc pro aeternitate ? - Qu'est-ce que ceci, au regard de l'éternité ?)
Tout au long de mon existence, j'ai été séduite par tout ce qui "glisse et fuit d'une fuite éternelle".
J'ai été fascinée par tout ce qui, telle l'écume, brille de reflets tentateurs et illusoires.
C'est quelque chose, tout de même, que cette formidable énergie que nous déployons pour tenter
de remédier au formidable vide, à l'insensé, au manque, en nous livrant corps et âme au flux
et reflux du plaisir, dans une fuite perpétuelle hors de nous même ! C'est terrible,
parce que c'est vain et voué à l'échec. Telle l'écume, le plaisir disparaît sitôt que son objet est saisi.
Ainsi, l'insatisfaction creuse en nous, encore et toujours plus profond, son sillage d'amertume.
Tout nous échappe, et nous-même avec, car tous nous allons mourir. Fondamentalement,
c'est pour oublier la mort que nous nous divertissons. Nous sommes plongés dans un néant :
tout fuit, et nous aussi.
À mon humble avis, le problème vient que nos
civilisations occidentales se sont tellement laissées entraîner par leurs compétences
techniques, qu'elles ont fini par associer le progrès au bonheur.
Effectivement, toute notre civilisation est fondée sur cette notion d'acquisition.
Je ne reviendrais pas sur les idées qui nous ont fait choisir cette direction (il
semblerait que la croissance soit apparue après la guerre de 1940, et qu'elle fut
la réponse du président Truman au communisme), mais il est clair que le système
est parti en boucle. Pourtant, l'idée paraissait séduisante : créer des biens de
consommation à la chaîne permettait de mettre ceux-ci à la portée de tous.
Malheureusement, si le concept d'une économie complètement dirigée par l'état
a connu la fin que l'on sait, il semble bien que l'attrait du gain ne soit pas un
meilleur guide. Dirigée par des règles économiques, notre société se voit obligée
de rechercher des marchés pour écouler sa production, et elle n'en a pas trouvé de
meilleur que nous. Or, s'il
est facile de nous faire acheter l'indispensable, il est beaucoup plus compliqué
de nous vendre le superflu, voir l'inutile.
Du coup, une nouvelle science est née : le marketing ! Si son but premier a été
d'adapter la production au marché, il ne lui a fallu que peu d'années pour se mettre
à chercher à adapter le marché à la production. En effet, quand on souhaite vous
inciter à acheter quelque chose qui ne vous apportera fondamentalement rien de plus,
les arguments employés peuvent sans risque quitter le rationnel pour investir l'émotionnel.
De nos jours, on en arrive carrément à chercher à vous vendre une voiture en vous
vantant son lecteur MPEG (nouveau support musical) !
Quand on en arrive à ce stade pour un bien d'une tel coût, il est clair que
la mise en valeur des produits de grandes consommations atteint des sommets. Manger
des tartines au petit déjeuner ou boire un verre au robinet devient une hérésie
que tous les médias dénoncent ! La moindre de nos habitudes est remise en cause,
car la nouveauté ne peut être que progrès, et le progrès ne peut être que bénéfique.
Mais que devient notre perception de la vie courante quand, à longueur de journée, on
nous vante les avantages de ce qu'on n'a pas (parce que, sinon, cela ne sert à rien
d'essayer de nous le vendre !) ? La première réponse qui vient à l'esprit concerne
l'humiliation : ne pas pouvoir s'offrir ce que l'on nous décrit comme "courant"
ne peut qu'être démoralisant.
Mais le mal ne s'arrête pas là ! Car, pour pouvoir accéder à cette norme, nous
nous imposons des contraintes qui ne peuvent qu'aggraver notre mal être. Nous délaissons
les "petites" villes - et je ne parle pas des villages ! - pour nous
entasser dans des mégapoles sous prétexte qu'elles offrent plus de commodités. Ce
faisant, nous limitons notre espace de vie aux 4 murs de notre logement, ce qui nous
incite à rechercher des loisirs extérieurs (que ce soit pour les enfants ou pour
nous), dépenses qui ne font qu'augmenter notre dépendance à l'argent.
Du coup, l'homme et la femme travaillent, délaissant leurs enfants pour mieux
subvenir à leurs besoins. Le plus consternant, dans l'histoire, c'est que, sous l'effet
des remords et de la pression des enfants - qui sont, eux aussi, la cible de nos publicistes
- nous ne résistons pas à leurs sollicitations, ce qui les conforte dans le schéma
bonheur = consommation.
Je n'ose pas imaginer ce que ressentira
un enfant qui ne sera pas capable d'avoir le même niveau de vie que ses parents...
Un choix d'avenir.
Pour résumé, si la société de consommation a permis à l'écrasante majorité
d'entre nous de bénéficier des bienfaits de la technique, sa survie passe maintenant
par notre aliénation à la recherche du "toujours plus". Or, comme le dit
si bien sœur Emmanuelle, cette quête ne peut pas remplir notre vie.
Du coup, tous les petits sacrifices qui pouvaient sembler si anodins, comme
la promiscuité, le bruit ou le béton, changent de dimension dès que nous ralentissons
notre course folle. Et nous nous retrouvons seul, face à nous même, au milieu d'un monde
d'illusions. L'important, finalement, c'est d'exister réellement aux yeux de ses proches,
ce qui n'est possible qu'en ayant réussi à tisser des liens profonds avec nos semblables :
"S’il te plaît... apprivoise-moi !" disait le renard au petit prince.
Mais ces liens ont besoins de temps pour se mettre en place. Heureusement,
comme nous l'avons vu plus haut, nous sommes les premiers à bénéficier d'un capital
temps aussi important. À nous, donc, de choisir si nous voulons le convertir
en argent, ou en bonheur...
Bien évidemment, imaginer une soirée sans télévision peut donner des frissons
à certains d'entre nous, pourtant nos grands-parents y ont survécu ! Sans vouloir
revenir à la chandelle, pourquoi ne pas imaginer une soirée lecture, bricolage (maquette,
puzzle, ...) ou jeux de société. Quelque soient vos goût, vous vous rendrez vite
compte que, non seulement l'absence de publicité et d'information ne vous
empêchera pas de dormir, mais qu'en plus, de nouveaux échanges s'installerons dans
votre famille.
En fait, à partir du moment où l'on accorde une richesse humaine au temps,
vouloir sacrifier celui-ci pour augmenter son pouvoir d'achat apparaît vite comme
une absurdité. Qu'est-ce qui vous fait penser que votre enfant trouvera plus de plaisir
en faisant un tour de manège seul, plutôt qu'en partant à l'attaque des méchants bandits sur
votre dos ? Aura-t-il raté sa vie si vous avez préféré dévaler les prés en luge avec
lui, après avoir réalisé un igloo ou un bonhomme de neige, plutôt que de l'envoyer
au ski ? Est-il plus agréable de tremper ses pieds en bord de mer, en compagnie
de quelques centaines d'autres personnes, ou dans un ruisseau avec des oiseaux et
quelques vaches comme uniques voisins ?
[Si vous me permettez une anecdote toute personnelle, il y a
maintenant quelques mois, Laurence a cherché à masquer l'apparition d'une mèche de
cheveux blancs, qu'elle trouvait bien incongrus pour son âge. Comme elle n'est pas
du tout adepte du maquillage, je me suis vite rendu compte qu'elle vivait mal cette
situation, et nous en avons discuté. J'ai donc essayé de lui faire comprendre que
les signes de l'âge étaient porteurs d'un vécu que j'appréciais de voir en elle,
et que je suis heureux de voir naître chacune de ses rides...
En cette année 2005, pour notre anniversaire de mariage, je devais faire remplacer
l'éclat de diamant qui illuminait autrefois son alliance. Laurence a refusé,
préférant conserver sa bague en l'état...
Bon anniversaire, ma mie !]
Sortir des schémas que nous proposent nos média n'est pas si difficile, surtout
qu'ils sont trompeurs ! Pouvez-vous seulement imaginer qu'il n'y a que 10% des français qui
partent aux sports d'hivers, alors qu'on en parle à la télé tout l'hivers ? De la même
manière, qui se risquerait à dire qu'un français sur 3 ne pars pas du tout en vacances
(en fait, nous sommes 38% à ne pas être partis du tout en vacances
en 1999 [toutes ces données proviennent de l'INSEE]). Arrêtons donc d'écouter le chant des sirènes et essayons de construire
notre vie à notre image.
Naturellement, il est clair que si nous sommes nombreux à nous investir dans ce
concept de simplicité volontaire, les fondements même de notre société, basés sur
une croissance permanente, risquent de s'écrouler. Du coup, nombreux sont ceux
qui vont nous prédire chômage et récession sociale !
Pour ma part, ma première réaction consistera à dire que nous n'avons, de toute
façon, pas le choix. Je ne redévelopperais pas ici tous les arguments qui me permettent
d'être aussi péremptoire (vous pouvez les retrouver dans notre dossier Apocalypse
écologique), mais il est clair que notre planète ne supportera pas la mondialisation.
Elle est déjà saignée à blanc par un peu plus d'un milliard d'occidentaux, et
ce n'est pas l'arrivée imminente de 2,5 milliards de consommateurs supplémentaires
(la Chine et l'Inde) qui va arranger les choses !
Ensuite, je pense que si ce sont les consommateurs qui imposent de nouvelles règles
à notre société, il n'y a pas de raison pour que celle-ci n'arrive pas à s'adapter
en douceur. Quand on voit sa capacité de réaction aux nouveaux marchés, je ne doute
pas qu'elle saura créer des emplois même dans des secteurs qui semblent actuellement
non-porteurs.
Quoi qu'il en soit, si vous estimez que prendre le temps d'apprécier ce que vous
possédez déjà ne nuira, ni à la planète, ni à votre épanouissement, je vous invite
à venir rechercher des idées, voir à participer, dans notre dossier sur la Décroissance volontaire
que nous mettons en place dans la section Au
foyer, rubrique Cercle
familial.
TM.